
Voilà, je le dis. J’en ai marre. Marre de cette injonction permanente à la bienveillance qui nous tombe dessus comme une pluie de pétales de rose empoisonnés. Marre de ces recommandations qui pleuvent de partout, de ces conseils bien-pensants qui transforment chaque instant de vie en projet d’optimisation personnelle.
L’obsession du « bien manger »
Bien manger. Ah, celle-là ! Parce qu’apparemment, on ne peut plus juste avoir faim et manger ce qui nous fait plaisir. Non, il faut calculer, peser, équilibrer.
Les glucides le matin, les protéines le midi, les légumes verts à volonté mais surtout pas après 18h. Le sucre ? Un poison. Le gras ? Un ennemi. Le plaisir ? Une faiblesse qu’il faudra compenser par une séance de cardio supplémentaire. On ne mange plus, on administre des nutriments à notre temple corporel comme si c’était une tâche professionnelle.
L’ère des régimes miracles
Et que dire des régimes alimentaires qui se succèdent comme les saisons ? Le sans gluten, le sans lactose, le paléo, le cétogène, le jeûne intermittent, le régime méditerranéen, le raw food. Chacun avec ses gourous, ses études scientifiques contradictoires et ses promesses de transformation radicale.
On nous dit que notre alimentation est responsable de tout : notre énergie, notre humeur, notre santé mentale, notre longévité, notre beauté, notre réussite professionnelle. Manger n’est plus un acte simple et naturel, c’est devenu un examen permanent où chaque bouchée doit être justifiée, pesée, évaluée selon sa valeur nutritionnelle et son impact sur notre organisme.
Quand manger devient un acte social anxiogène
Le repas entre amis ? Un champ de mines. Il faut annoncer ses restrictions alimentaires, expliquer ses choix, se justifier de prendre un dessert ou de ne pas en prendre.
Le plaisir gustatif est devenu suspect, presque honteux. Comme si apprécier la nourriture sans arrière-pensée était une forme d’inconscience coupable.
La dictature du sommeil parfait
Bien dormir. Huit heures, nous dit-on. Pas sept, pas neuf. Huit. Avec un rituel du coucher digne d’un protocole militaire : éteindre les écrans deux heures avant, température de la chambre à 18 degrés, lumière tamisée, tisane de camomille, méditation guidée, journaling de gratitude.
Et surtout, surtout, ne pas stresser si vous ne dormez pas, parce que le stress empêche de dormir, ce qui vous stressera davantage. Logique implacable.
L’industrie du sommeil parfait
On nous vend des montres connectées qui analysent nos cycles de sommeil, des applications qui nous réveillent au bon moment de notre phase de sommeil paradoxal, des matelas à mémoire de forme à plusieurs milliers d’euros, des oreillers ergonomiques, des masques de nuit, des bouchons d’oreilles sur mesure, des diffuseurs d’huiles essentielles, du bruit blanc, du bruit rose.
Le sommeil est devenu une industrie colossale et une source d’anxiété permanente.
Mal dormir, le nouveau péché capital
Avez-vous bien dormi la nuit dernière ? Question banale qui cache maintenant une évaluation de votre capacité à gérer votre vie. Mal dormir, c’est mal vivre. C’est la preuve que vous ne maîtrisez pas les fondamentaux de l’existence. Vous devriez faire plus attention, être plus discipliné, suivre les conseils des experts. Comme si dormir était une compétence qu’il fallait acquérir plutôt qu’un processus naturel que notre corps sait gérer depuis des millénaires.
Et si vous souffrez d’insomnie ? On vous proposera dix solutions avant même que vous ayez fini de décrire votre problème. Avez-vous essayé le magnésium ? La mélatonine ? La sophrologie ? L’hypnose ? L’acupuncture ? La cohérence cardiaque ? Comme si ne pas dormir était un problème que vous ne cherchez pas assez activement à résoudre.
Le sport comme obligation morale
Bien faire du sport. Parce que bouger, ce n’est plus assez. Il faut « optimiser son activité physique », alterner cardio et renforcement musculaire, ne pas oublier les étirements, écouter son corps mais le challenger quand même, suivre ses progrès sur une application, partager ses performances.
Le sport n’est plus un plaisir, c’est devenu une obligation morale. Ne pas faire de sport, c’est pratiquement un aveu d’échec personnel.
Quand le mouvement devient performance
Les salles de sport pullulent, les coachs personnels aussi, les applications de fitness explosent. On compte nos pas, nos calories brûlées, notre fréquence cardiaque, nos zones d’effort. On se fixe des objectifs, on les partage sur les réseaux sociaux, on transforme le moindre footing en exploit digne d’être célébré.
Le sport n’est plus une activité qu’on pratique pour le plaisir du mouvement, de la compétition ou du dépassement de soi. C’est devenu un indicateur de notre valeur personnelle, de notre discipline, de notre volonté.
La culpabilité du corps au repos
Ne pas faire de sport le week-end ? Vous culpabilisez. Rater une séance prévue ? Vous vous sentez coupable. Manger un gâteau sans avoir « mérité » ces calories par une activité physique ? Vous êtes un mauvais élève de la vie moderne. Le sport s’est transformé en une forme de pénitence préventive, une dette qu’on contracte envers notre corps et qu’il faut rembourser par la sueur et l’effort.
Et si vous n’aimez pas le sport ? Si vous trouvez ça profondément ennuyeux de courir sur un tapis roulant en regardant un mur ? Si l’idée de soulever des poids dans une salle climatisée ne vous inspire aucun enthousiasme ? On vous regardera avec un mélange de pitié et d’incompréhension, comme si vous refusiez délibérément d’accéder au bonheur.
La tyrannie de la pensée positive
Bien penser. Là, on atteint des sommets. Il faut pratiquer la pensée positive, transformer chaque échec en opportunité d’apprentissage, voir le verre à moitié plein, cultiver la gratitude, méditer en pleine conscience, faire des affirmations quotidiennes devant son miroir.
Avoir une mauvaise journée ? C’est parce que vous n’avez pas assez travaillé votre « mindset ».
Être triste, en colère, frustré ? Allons, un peu de yoga et ça ira mieux.
L’interdiction d’avoir des émotions négatives
La pensée positive est devenue une injonction tellement puissante qu’elle nous interdit presque le droit d’éprouver des émotions négatives.
Comme si la tristesse, la colère, la frustration ou le désespoir n’étaient pas des émotions légitimes et nécessaires, mais des défaillances de notre système de pensée qu’il faudrait corriger au plus vite.
Tout malheur est une opportunité déguisée
Vous avez perdu votre emploi ? C’est une opportunité de rebondir, de vous réinventer, de découvrir votre vraie passion. Vous vivez une rupture ? C’est une chance de vous retrouver, de travailler sur vous-même, de devenir une meilleure version de vous-même. Vous êtes malade ? C’est un message que votre corps vous envoie, une invitation à ralentir, à vous écouter.
Rien n’est jamais simplement difficile, douloureux ou injuste. Tout doit être transformé en leçon de vie, en tremplin vers quelque chose de meilleur.
Cette obligation permanente à la positivité est épuisante. Elle nous prive du droit d’être simplement humains, avec nos hauts et nos bas, nos moments de grâce et nos moments de découragement. Elle transforme chaque difficulté en une épreuve dont nous sommes personnellement responsables de la résolution, et dont la persistance serait la preuve de notre manque de travail sur nous-mêmes.
« Prenez soin de vous » : l’injonction ultime
Et tout ça, tout ce cirque permanent, aboutit invariablement à la même formule magique, prononcée avec un sourire bienveillant : « Prenez soin de vous. »
Le self-care comme travail à temps plein
Mais prendre soin de soi est devenu un travail à temps plein ! Un métier épuisant qui demande une vigilance constante, une discipline de fer et un budget conséquent. Entre les cours de yoga, les aliments bio, les compléments alimentaires, les applications de méditation premium, les coachs en développement personnel et les séances de thérapie, prendre soin de soi est devenu un luxe chronophage réservé à ceux qui ont les moyens et l’énergie.
Prendre soin de soi ressemble désormais à une occupation à plein temps qui nécessite des compétences en gestion de projet, en planification stratégique et en optimisation des ressources.
Il faut organiser son emploi du temps pour caser toutes ces activités censées nous faire du bien, budgétiser les dépenses liées à notre bien-être, se tenir informé des dernières tendances en matière de développement personnel, évaluer l’efficacité de nos pratiques et ajuster notre stratégie en conséquence.
La culpabilité de ne pas en faire assez
Cette injonction à prendre soin de soi crée paradoxalement une nouvelle source de stress et de culpabilité. Si nous ne parvenons pas à tout faire, si nous n’avons ni le temps ni l’argent ni l’énergie pour suivre tous ces conseils, c’est que nous ne nous aimons pas assez, que nous ne nous respectons pas, que nous ne donnons pas la priorité à ce qui compte vraiment. Notre incapacité à prendre soin de nous devient une preuve supplémentaire de notre inadéquation.
La vraie bienveillance, c’est le droit à l’imperfection
La vraie bienveillance, celle dont on a vraiment besoin, ce n’est pas cette longue liste de devoirs envers soi-même. C’est peut-être simplement le droit de ne pas être parfait. Le droit de manger une pizza à minuit sans culpabiliser. Le droit de râler sans qu’on nous demande de « lâcher prise ».
Le droit d’être fatigué sans optimiser son sommeil. Le droit d’avoir des pensées négatives sans se flageller pour son manque de positivité.
Accepter nos moments de faiblesse
La vraie bienveillance, c’est accepter qu’il y a des jours où on n’a pas envie de méditer, où on préfère regarder une série médiocre plutôt que de lire un livre enrichissant, où on a juste envie de ne rien faire sans que ce soit du « temps pour soi » organisé et optimisé.
C’est reconnaître que la vie n’est pas un projet d’amélioration continue, que nous ne sommes pas des entreprises qui doivent maximiser leur performance et leur rentabilité.
Le droit d’avoir des émotions authentiques
C’est aussi le droit d’être triste sans devoir transformer cette tristesse en expérience d’apprentissage. Le droit d’échouer sans y voir une opportunité déguisée. Le droit d’être en colère sans qu’on nous explique que cette colère nous empoisonne et qu’il faudrait la transformer en énergie positive. Nos émotions négatives ne sont pas des bugs qu’il faudrait corriger, ce sont des composantes normales et saines de l’expérience humaine.
La vraie bienveillance, c’est peut-être de reconnaître que nous faisons de notre mieux avec ce que nous avons, dans les circonstances qui sont les nôtres. Que parfois, survivre suffit. Que nous n’avons pas besoin de nous épanouir, de nous réaliser, de nous transcender à chaque instant de notre existence.
Je vais parler au féminin, en raison de la grande féminisation du métier, mais tout peut être lu au masculin, c’est exactement la même chose.
Se foutre la paix : un acte révolutionnaire
Alors oui, j’en ai marre de cette bienveillance tyrannique qui ressemble furieusement à une nouvelle forme de contrôle social, où chacun devient le surveillant de son propre bien-être. Parfois, la vraie bienveillance, c’est de se foutre la paix.
Refuser la surveillance de soi
Se foutre la paix, c’est arrêter de se surveiller constamment, de s’évaluer, de se juger. C’est accepter qu’on n’est pas toujours au top, qu’on a le droit d’avoir des passages à vide, des moments de flemme, des phases où on fait juste ce qu’on peut et c’est déjà bien.
C’est refuser cette course permanente à l’optimisation de soi qui transforme chaque aspect de notre vie en un chantier d’amélioration. C’est dire non à cette culpabilité constante qui nous ronge quand on ne suit pas à la lettre tous les conseils des experts du bien-être. C’est reconnaître que nous sommes suffisamment bien comme nous sommes, avec nos imperfections, nos contradictions, nos incohérences.
Un geste de résistance culturelle
Dans une société qui nous bombarde de messages nous intimant d’être meilleurs, plus performants, plus heureux, plus zen, plus équilibrés, se foutre la paix devient un acte de résistance presque révolutionnaire. C’est refuser de se laisser coloniser par cette idéologie du développement personnel qui fait de nous des projets perpétuellement inachevés, des chantiers permanents.
Alors voilà, aujourd’hui, je choisis de me foutre la paix. Et si c’est ça, la vraie bienveillance, je prends.
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